Poésie-Bagarre

Me battre au corps-à-corps a changé ma vie, j’ai tout fait mieux depuis : aimer, jouir, écrire.

  • Recueil de poésie | 148 pages | 10 €
  • Éditions Baraques
  • ISBN 978-2-493653-05-5

Je veux mon Poésie-Bagarre

SARAH KÜGEL

GRAND mot de l’auteure

J'ai commencé à écrire (ce début de recueil) pour faire un cadeau. Je ne savais pas quelle forme cela prendrait. J'ai cru qu'il s'agirait d’une narration tendre sur le thème de l'enfance. Qu'il y aurait des animaux. Et ce sont des poèmes en « tu » qui sont apparus. Des poèmes, j'en avais déjà foutu plein : des exercices de style, des chimères, des babioles excitantes à poser sur une étagère, une commode, un guéridon, de petits diplômes de bienséance littéraire qui s'époussettent une fois par an. Mais là, c'est de l'intimité sauvage et nue qui s'est manifestée — ce n'était soudain qu’en apparence, ça faisait des années que je bouillonnais dans l'informe. J'ai offert ce premier recueil « La quatrième nuit » à qui de droit. Il a pleuré. La quatrième nuit n'est jamais advenue. L'écriture, si.

J'ai écrit le second fragment deux ans plus tard « l’homme qui gémit comme un soleil ». Parce que je crevais de solitude, de douleur et de passion (comme une telenovela, mais avec une dépression semi-niée et de la routine crasse). Je me suis mise à me battre, et par me battre, je veux dire physiquement, à monter sur un tapis, à attraper des gens avec mon corps, avec mes mains, mes cuisses, à compresser, à étrangler, à désarticuler, à me mouvoir au sol comme une animale. Les mots n’avaient pas suffi. À quoi ? À vivre. J’avais besoin de réalité pour soutenir la poésie, de puissance pour armer ma douceur. J'ai appris à toucher, dans la foulée, à aimer. À aimer comme j'écris maintenant, dans un flux irrésistible, où je me sens particulièrement à ma place, tout entière.

Après le troisième fragment, puis le quatrième, etc, c'est le continuum poésie-bagarre. Le bruit de la petite musique interne. L’écriture fait écho à la mise en page, les silences aux blancs et aux espaces, le rythme aux sauts de ligne et aux coupes brutes ou douces. Je travaille la scansion, ce qui revient, ce qui insiste. Les répétitions comme des vagues. J'aime les mots un peu suaves, trop mûrs. Les phrases simples qui font entendre un trouble, une persistance. Faire feu de l’écriture est un plaisir charnel. Il y a toujours eu beaucoup de corps dans mes textes, mais cette fois, l’équilibre est solide, il y a des racines là-dessous (sous les rêves).

Je me suis réveillée un matin, il y avait des éclaboussures dans mon assiette. C’était toutes les choses que les gens racontaient sur moi. Il a bien fallu les manger, amalgamées à toutes les choses que j’ai dites et qui n’ont pas été comprises. C’est fou de devoir manger sa solitude. Comme ça, tous les matins, devoir se rappeler que la parole est un danger et pas seulement un câble vers l’au-delà.

je vous écris d’une solitude

à propos de laquelle

les téléphones portables ricanent

comme nos ombres

elles savent

nos gestes et nos désirs

nos lâchetés

pour finir

les filles rosé-piscine

ont des glaçons

à la place du cœur

On baigne dans une huile chaude collective, tout est trempé, les corps, les vêtements, les sols. Il n’y a plus à se soucier de rien, on est comme nu dans l’effort, un grand effort commun tendu vers le geste parfait.